8.

Finalités de l’Invention

 

C’est peut-être un clone, songea Horza. Une coïncidence. Il était assis par terre dans la cabine de Kraiklyn – maintenant la sienne –, et regardait fixement les portes du placard mural, au fond de la pièce. Il avait conscience de devoir agir, mais n’arrivait pas à savoir en quel sens. Son cerveau refusait d’encaisser davantage de coups et de chocs. Le Métamorphe avait besoin de se poser un moment pour réfléchir.

Il essaya bien de se dire qu’il avait mal vu, que ce n’était pas réellement elle, qu’il était fatigué, désorienté, qu’il devenait paranoïaque et commençait à s’imaginer des choses. Mais il savait pertinemment que c’était Balvéda ; sous une forme suffisamment altérée pour que seul un ami intime, ou alors un Métamorphe, puisse la reconnaître, mais c’était assurément elle, bien vivante et probablement armée jusqu’aux dents…

Il se leva machinalement, le regard fixe. Puis il ôta ses vêtements mouillés et sortit de la cabine pour se diriger vers la salle d’eau, où il les mit à sécher avant de se laver minutieusement. De retour dans sa cabine, il trouva une tunique, qu’il enfila. Ensuite il entreprit d’inspecter la petite chambre tout encombrée et finit par mettre la main sur un enregistreur vocal. Il rembobina la bande et se mit à écouter.

— … euh…, y compris…, euh, Yalson. (La voix de Kraiklyn sortit du petit haut-parleur.) Qui à mon avis était, euh… occupée avec euh…, Horza Gobuchul. Elle… se montre plutôt brusque ces temps-ci et… je ne reçois pas d’elle le soutien qu’elle…, que je devrais recevoir… Il faudra que je lui dise un mot si ça continue, mais euh…, pour le moment, avec les réparations et tout ça…, il ne me paraît pas utile de… Ce n’est pas que je remette au lendemain, mais…, enfin, je me dis simplement qu’on verra bien comment elle se comporte après l’explosion de l’Orbitale, une fois qu’on sera en route.

« Euh…, il y a aussi cette nouvelle…, Gravante… Pas mal. J’ai comme l’impression qu’elle a besoin de recevoir des ordres…, besoin d’autorité, de discipline… Je ne crois pas qu’elle puisse entrer…, euh…, en conflit avec les autres. C’est surtout Yalson qui…, euh…, qui m’inquiétait, mais je ne pense pas que…, enfin, je crois que tout ira bien. Évidemment, avec les femmes, euh…, on ne peut jamais savoir mais…, elle me plaît… Il me semble qu’elle a de la classe et peut-être… Je ne sais pas… Peut-être qu’elle ferait un bon second, si elle fait ses preuves.

« Il me faut vraiment davantage de membres. Euh…, ça ne s’est pas très bien passé ces derniers temps, mais je crois que je me suis fait… enfin, qu’ils m’ont laissé tomber. Jandraligeli, de toute évidence… et puis je ne sais pas ; je vais voir s’il n’y a pas quelque chose à faire de ce côté-là parce que… il s’est quand même comporté en…, enfin il m’a trahi, quoi. C’est comme ça que…, euh…, que les choses se sont passées, il me semble. N’importe qui s’en rendrait compte. Alors je vais peut-être dire un mot à Ghalssel, une fois au jeu, en supposant qu’il y vienne… Je ne crois pas que ce type soit vraiment à la hauteur, et je vais le dire à Ghalssel parce qu’on est tous les deux…, dans la même, euh…, partie, et je suis… Je sais qu’il en aura entendu parler… Enfin, il écoutera ce que j’ai à dire, parce qu’il sait ce que c’est que les responsabilités de commandant autant que… enfin, euh…, autant que moi.

« Bref… Après le jeu, je ferai un peu de recrutement, et une fois que le VSG aura décollé, il restera un peu de temps… On devra rester encore un peu dans ce dock ; je ferai passer le mot. Il y a forcément… un tas de gens prêts à s’engager… Ah ! oui. Faut pas que j’oublie, pour la navette, demain. Je suis sûr de pouvoir faire baisser le prix. Euh, évidemment…, si ça se trouve, je vais gagner au jeu… (Dans le haut-parleur, la voix se mit à rire ; un faible écho métallique s’éleva.) Me retrouver invraisemblablement riche, et… (de nouveau ce rire distordu) j’en aurai plus rien à foutre de toute cette merde… Ha ! Je la donnerais, la TAC… Enfin, je la vendrais…, et je prendrais ma retraite… Enfin, on verra…

La voix s’affaiblit. Le silence revint. Horza éteignit l’enregistreur, le remit où il l’avait trouvé et frotta sa bague contre le petit doigt de sa main droite. Puis il enleva sa tunique et enfila sa combinaison – sa combinaison à lui ! – qui se mit instantanément à lui parler ; il lui ordonna d’éteindre son circuit vocal.

Horza contempla son reflet dans le champ inverseur des portes du placard, se redressa, s’assura que le pistolet à plasma sanglé contre sa cuisse était bien armé, refoula sa lassitude et ses douleurs dans un coin de son esprit et sortit de la cabine. Puis il remonta la coursive jusqu’au mess.

Yalson et la femme qui se faisait appeler Gravante bavardaient tout au bout de la table, sous l’écran pour le moment éteint. Elles levèrent les yeux à son arrivée. Horza alla les rejoindre et prit un siège non loin de Yalson, qui remarqua sa combinaison et dit :

— On va quelque part ?

— Possible. (Il lui jeta un bref coup d’œil avant de reporter son attention sur Balvéda et, souriant, de reprendre à l’intention de celle-ci :) Désolé, Gravante, mais j’ai réexaminé votre candidature et je suis obligé de la refuser. Je regrette, mais il n’y a pas de place pour vous sur la TAC. J’espère que vous comprenez.

Il joignit les mains sur la table et sourit à nouveau. Balvéda – plus il la regardait et plus il était certain qu’il s’agissait bien d’elle – avait l’air toute déconfite. La mâchoire légèrement pendante, elle regardait alternativement Horza et Yalson. Cette dernière avait les sourcils froncés à l’extrême.

— Mais…, commença Balvéda.

— Qu’est-ce qui te prend ? coupa Yalson avec colère. Tu ne vas tout de même pas…

— Voyez-vous, reprit Horza en souriant, j’ai décidé qu’il nous fallait réduire le nombre de personnes à bord, et…

— Quoi ? explosa Yalson en abattant sa paume à plat sur la table. Nous ne sommes déjà plus que six ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, à six ? (Sa voix s’éteignit, puis reprit plus lentement, un ton plus bas :) Mais peut-être avons-nous eu un coup de chance dans…, mettons, un jeu de hasard, par exemple, auquel cas nous ne serions pas disposés à partager en plus de parts que nécessaire ?

À nouveau Horza jeta un bref coup d’œil à Yalson, puis sourit et répondit :

— Non, mais vois-tu, je viens de réembaucher un de nos ex-membres, ce qui modifie quelque peu mes plans… La place que je réservais à Gravante est désormais prise.

— Tu as fait revenir Jandraligeli, après la façon dont tu l’as traité ? ironisa Yalson en s’appuyant contre son dossier.

Horza secoua négativement la tête.

— Non, ma chère. Comme j’aurais pu te l’apprendre si tu ne m’avais pas constamment coupé la parole, je viens de retrouver à Évanauth notre ami M. Gobuchul, qui a hâte de nous rejoindre.

— Horza ?

Yalson parut frémir imperceptiblement ; la tension perçait dans sa voix, et il vit qu’elle s’efforçait de se maîtriser. Ô dieux, fit une petite voix dans sa tête, pourquoi est-ce que ça fait mal à ce point ? Puis Yalson reprit :

— Il est vivant ? Tu es sûr que c’était bien lui ? Kraiklyn, est-ce que tu en es vraiment sûr ?

Le regard de Horza passait rapidement d’une femme à l’autre. Yalson était penchée au-dessus de la table, les yeux brillants sous l’éclairage du mess, les poings serrés. Son corps mince était tout contracté, le duvet doré qui recouvrait sa peau sombre luisait. Balvéda, elle, semblait déroutée. Horza la vit se mordre la lèvre inférieure, puis se reprendre.

— Je ne plaisanterais pas avec toi sur ce point, Yalson, l’assura-t-il. Horza est bien vivant, et pas très loin d’ici. (Il consulta sur le poignet de sa combinaison l’écran qui affichait l’heure.) D’ailleurs, je dois le retrouver dans une des sphères d’accueil du port dans… enfin, juste avant le départ du VSG. Il a déclaré qu’il avait d’abord deux ou trois choses à régler en ville. Il m’a demandé de te dire… euh… qu’il espérait que tu pariais toujours sur lui… (Un haussement d’épaules.) Ou quelque chose dans ce goût-là.

— Alors ce n’était pas une blague ! s’écria Yalson. (Un sourire plissa son visage. Elle secoua la tête, passa la main dans ses cheveux puis frappa deux ou trois fois la table du plat de la main.) Ça alors…, reprit-elle.

Puis elle se laissa de nouveau aller en arrière dans son siège et, muette, regarda tour à tour ses deux compagnons en haussant les épaules.

— Vous comprenez donc, Gravante, que nous n’avons pas besoin de vous pour le moment, dit Horza à Balvéda.

L’agent de la Culture ouvrit la bouche, mais ce fut Yalson qui parla la première. Elle toussa rapidement puis lança :

— Oh, laisse-la rester, Kraiklyn. Ça ne fait pas grande différence.

— La grande différence, Yalson, énonça Horza avec soin, en se pénétrant de la personnalité de Kraiklyn, c’est que c’est moi le commandant de bord, ici.

Yalson parut sur le point de répliquer, mais se ravisa et se tourna vers l’autre femme en ouvrant les deux mains d’un geste impuissant. Puis elle se rassit et se mit à tripoter le rebord de la table, les yeux baissés. Elle s’efforçait manifestement de réprimer un sourire de joie.

— Eh bien, comme vous voudrez, commandant, déclara Balvéda en se levant. Je vais chercher mes affaires.

Elle sortit sans attendre. Le bruit de ses pas se fondit à d’autres bruits de pas ; Horza et Yalson entendirent des voix étouffées. Un instant plus tard entraient pêle-mêle dans le réfectoire Dorolow, Wubslin et Aviger. Vêtus de couleurs gaies, ils avaient les joues enflammées et l’air réjoui ; le plus âgé des deux hommes entourait les épaules de la petite femme dodue.

— Voilà notre commandant ! s’exclama Aviger. (Dorolow sourit ; elle serrait une de ses mains, posée sur son épaule à elle. Wubslin salua d’un air rêveur ; l’ingénieur avait l’air ivre.) Je vois qu’on a joué au petit soldat, poursuivit Aviger en regardant fixement le visage de Horza, qui portait encore des traces de bagarre, bien qu’il ait mis à profit toutes ses ressources internes pour minimiser les dégâts.

— Qu’est-ce qu’elle a fait, Gravante ? demanda Dorolow de sa petite voix flûtée.

Elle aussi paraissait enjouée, et sa voix était encore plus aiguë que dans son souvenir.

— Rien du tout, répondit Horza en souriant aux trois mercenaires. Seulement, comme on récupère Horza Gobuchul d’entre les morts, j’ai décidé qu’on n’avait plus besoin d’elle.

— Horza ? fit Wubslin en laissant pendre sa mâchoire avec une expression de surprise presque exagérée.

Le regard de Dorolow se détacha de lui pour se porter sur Yalson, l’air de dire : « C’est vrai ? » derrière son sourire. Cette dernière se borna à hausser les épaules en posant un regard heureux et plein d’espoir encore que légèrement teinté de méfiance sur l’homme qu’elle prenait pour Kraiklyn.

— Il embarquera peu de temps avant le départ du Finalités, reprit Horza. Il avait affaire en ville. J’ignore de quoi il s’agit, mais c’est peut-être un peu louche. (Il imita le sourire condescendant que Kraiklyn se permettait parfois.) Qui sait ?

Là, vous voyez ! fit Wubslin en essayant tant bien que mal de fixer son regard sur Aviger, au-dessus de la silhouette voûtée de Dorolow. Peut-être que ce type cherchait bien Horza, après tout. On devrait l’avertir.

— Quel type ? Où ça ? s’enquit Horza.

— Il a des visions, répondit Aviger en agitant la main. Il boit trop de vin-de-foie.

— Sornettes ! fit Wubslin d’une voix forte, en regardant alternativement Aviger et Horza et en hochant la tête. Et il y avait un drone, aussi. (Il éleva ses mains jointes à hauteur de son visage, puis les écarta d’environ vingt-cinq centimètres.) Un petit engin pas plus grand que ça.

— Mais où ? interrogea Horza en secouant la tête. Qu’est-ce qui te fait croire qu’on en a après Horza ?

— Là-dehors, sous le transtube, l’informa Aviger tandis que Wubslin disait :

— Rien qu’à le voir sortir de la capsule comme s’il s’attendait à devoir se battre d’une seconde à l’autre… Oh ! je sais bien les reconnaître, allez… Ce type… il faisait partie de la police… ou quelque chose dans ce genre…

— Et Mipp ? demanda Dorolow. (Le front barré d’un pli soucieux, Horza observa quelques secondes de silence sans regarder personne en particulier.) Est-ce que Horza t’a parlé de lui ?

— Mipp ? fit-il en la regardant. Non. (Il secoua la tête.) Non, Mipp ne s’en est pas tiré.

— Oh, je suis navrée, dit Dorolow.

— Écoutez, reprit Horza en s’adressant à Aviger et Wubslin. D’après vous, il y a quelqu’un là dehors qui recherche l’un d’entre nous, c’est ça ?

— Un homme, acquiesça lentement Wubslin. Avec un tout petit drone à l’air très méchant.

Dans un frisson, Horza se rappela l’insecte qui s’était brièvement posé sur son poignet dans le minidock juste avant qu’il n’embarque à bord de la TAC. La Culture, il ne l’ignorait pas, possédait des machines aussi petites que cela. Des insectes artificiels.

— Hmm…, proféra-t-il en faisant la moue. (Il hocha la tête d’un air pensif, puis releva les yeux sur Yalson.) Va t’assurer que Gravante quitte bien le bord, et en vitesse, d’accord ? (Il se leva et s’écarta pour lui laisser le passage. Elle s’engagea dans la coursive des cabines. Puis il regarda Wubslin et lui fit comprendre qu’il devait s’avancer vers la passerelle.) Vous deux, vous restez là, fit-il tout bas à l’intention d’Aviger et Dorolow.

Ceux-ci se séparèrent lentement et se choisirent des sièges, tandis que Horza prenait à son tour le chemin de la passerelle.

Il indiqua à Wubslin le siège du mécanicien et s’installa dans celui du pilote. L’ingénieur soupira profondément. Horza ferma la porte, puis se remémora rapidement tout ce qu’il avait assimilé des procédures de pilotage pendant ses quelques semaines de séjour à bord. Il était sur le point de brancher les canaux du communicateur lorsque quelque chose remua sous le tableau de bord, près de ses pieds. Il se figea.

Wubslin s’efforça de voir ce qui se passait, puis se plia en deux avec tant de difficulté que cela lui arracha un grognement et passa sa grosse tête entre ses jambes. Horza capta au passage des relents d’alcool.

— Tu n’as donc pas encore fini ? fit la voix étouffée de l’ingénieur.

— On m’avait assigné une autre tâche ; je viens seulement de rentrer, geignit une petite voix artificielle aux intonations flûtées.

Horza se plaqua en arrière contre le siège et coula un regard sous le tableau de bord. Un drone d’une taille inférieure de deux tiers à celui qui l’avait escorté depuis l’ascenseur jusqu’au dock s’efforçait de se dégager d’un enchevêtrement de câbles très fins dépassant d’une trappe d’inspection.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Horza.

— Oh, répondit Wubslin avec lassitude. (Il éructa.) C’est le même que l’autre fois, tu ne te rappelles pas ? Allez, toi, reprit-il à l’intention de la machine. Le commandant veut faire un test de communications.

— Écoutez, rétorqua la machine de sa voix synthétique à présent empreinte d’exaspération, j’ai fini. Je suis simplement en train de tout remettre en ordre.

— Oui, eh bien accélère un peu le mouvement, d’accord ? lança Wubslin. (Sa tête ressortit de dessous le tableau de bord, et il regarda Horza d’un air penaud.) Désolé, Kraiklyn.

— Ça ne fait rien, ça ne fait rien. (Horza agita la main, puis brancha le communicateur.) Euh…, fit-il. (Il se tourna vers l’ingénieur.) Qui est-ce qui contrôle la circulation, ici ? Je ne sais plus à qui il faut s’adresser. Comment je fais pour obtenir l’ouverture des portes du dock ?

— La circulation ? L’ouverture des portes ? (Wubslin enveloppa Horza d’un regard perplexe. Puis il haussa les épaules et répondit :) Ma foi, ça s’appelle simplement Contrôle de circulation ; comme quand on est arrivés, quoi.

— Ah, oui. (Horza bascula un interrupteur sur le tableau de bord et déclara :) Allô, Contrôle de circulation ? Ici…

Il s’interrompit. Il ignorait quel faux nom Kraiklyn avait pu donner à la TAC. Ce dernier ne figurait pas parmi les informations qu’il avait déjà recueillies ; c’était d’ailleurs une des mille choses qu’il s’était promis de rechercher une fois expédiée la tâche la plus urgente, à savoir l’expulsion de Balvéda qui, avec un peu de chance, suivait maintenant une fausse piste. Mais en apprenant que quelqu’un le cherchait dans le dock – ou le cherchait tout court, d’ailleurs –, il avait été sérieusement secoué.

— … Ici l’appareil stationné dans le dock 27492. Je demande l’autorisation immédiate de décoller. Nous voulons quitter l’Orbitale par nous-mêmes.

Wubslin regardait fixement Horza.

— Ici Contrôle de circulation, Port d’Évanauth, section temporaire VSG. Un instant, Minidock 27492, firent les haut-parleurs intégrés aux appuie-tête de leurs sièges.

Horza se tourna vers Wubslin tout en coupant l’émetteur du communicateur.

— Ce rafiot est bien prêt à décoller, j’espère ?

— Qu’est-ce que tu… ? Décoller… ? (L’ingénieur eut l’air abasourdi. Il se gratta la poitrine, baissa les yeux sur le drone qui continuait à repousser les câbles sous le tableau de bord et répondit :) Ma foi, je suppose que oui, mais…

— Parfait.

Le Métamorphe entreprit de tout mettre en marche, y compris les moteurs. Il remarqua que les écrans du laser de proue s’allumaient en même temps que les autres. Kraiklyn avait au moins fait réparer ça.

— Voler ? répéta Wubslin, qui recommença à se gratter, puis regarda à nouveau Horza. Tu as bien dit « décoller » ?

— En effet. On s’en va.

Les mains de Horza passaient rapidement d’un capteur à l’autre, réglant les différentes fonctions du vaisseau comme s’il faisait réellement cela depuis des années.

— Il va nous falloir un remorqueur…, commenta Wubslin.

Il avait raison. Horza le savait. Le système antigravité de la TAC était juste assez puissant pour produire un champ interne ; étant donné la proximité de la formidable masse du VSG (ou plutôt, étant donné qu’ils étaient à l’intérieur même de celui-ci), leurs unités-gauchissement exploseraient, et il n’était pas raisonnable de vouloir employer les moteurs à fusion dans un espace clos.

— On va en trouver un. Je vais leur dire que c’est une urgence. Que nous avons une bombe à bord, quelque chose dans ce style.

Horza vit s’allumer l’écran principal, qui afficha tout à coup, sur la cloison jusque-là vierge qui leur faisait face, une vue du fond du Minidock.

Wubslin appela sur son propre moniteur un graphique très complexe que le Métamorphe finit par identifier : c’était un plan de l’étage où ils étaient amarrés, à l’intérieur du gigantesque Finalités de l’Invention. Il ne fit tout d’abord que jeter un coup d’œil au plan, puis abandonna bientôt l’écran principal pour se concentrer sur lui ; finalement, il afficha sur le grand écran un holo représentant toute la disposition interne du VSG, et mémorisa rapidement tout ce qu’il pouvait.

— Qu’est-ce que… ? (Wubslin marqua une pause, éructa à nouveau, se frotta le ventre à travers sa tunique et reprit :) Qu’est-ce qu’on fait pour Horza ?

— On reviendra le chercher plus tard, répondit le Métamorphe en étudiant le plan du VSG. On s’est mis d’accord sur une solution de rechange au cas où je ne pourrais pas le retrouver comme prévu. (Il ralluma le transmetteur.) Appel à Contrôle de circulation, appel à Contrôle de circulation. Ici Minidock 27492. Il me faut une autorisation de décoller immédiate. Je répète, autorisation de décoller immédiate, ainsi qu’un remorqueur d’urgence. J’ai un générateur à fusion en dysfonctionnement que je ne peux pas couper. Je répète, panne de générateur à fusion nucléaire, de plus en plus critique.

— Quoi ! piailla une petite voix.

Horza ressentit un choc au genou, et le drone qui travaillait sous le tableau de bord apparut en vacillant dans les airs, tout festonné de câbles. On aurait dit quelque fêtard couvert de serpentins.

— J’ai bien entendu ? dit la machine.

— Ferme-la et débarque immédiatement. Allez ! lança Horza en augmentant le volume des circuits récepteurs. Un fort chuintement emplit la passerelle.

— Avec plaisir ! fit le drone en se secouant pour se débarrasser des câbles qui ficelaient sa coque. Comme toujours, je suis le dernier à savoir ce qui se passe, mais, de toute façon, je n’ai aucune intention de m’attarder dans les parages de ce…, marmonnait-il au moment où les lumières du hangar s’éteignirent.

Horza crut tout d’abord que l’écran faisait des siennes, mais en descendant un peu dans le spectre, il fit réapparaître une vue à peine perceptible du dock, qui se profilait maintenant dans l’infrarouge.

— Aïe, aïe, aïe ! fit le drone en se tournant d’abord vers l’écran, puis de nouveau vers Horza. Vous n’auriez pas par hasard oublié de payer votre emplacement ?

— Plus rien, annonça Wubslin.

Le drone chassa de sa coque les câbles qui s’y accrochaient encore. Horza lança un regard aigu à l’ingénieur.

— Quoi ?

Wubslin indiqua devant lui les commandes du transcepteur.

— Plus rien. On a coupé la communication avec le Contrôle de circulation.

Le vaisseau tout entier frémit. Un voyant se mit à clignoter, signalant que l’ascenseur de la soute principale venait de se refermer automatiquement.

Un courant d’air se fit brièvement sentir dans la passerelle. De nouveaux voyants s’allumèrent sur le tableau de bord.

— Merde, fit Horza. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Bon, eh ben, salut les gars ! lança précipitamment le drone, qui prit un départ fulgurant, étendit un champ aspirant afin d’ouvrir la porte, puis s’engouffra dans la coursive en direction de l’escalier du hangar.

— Chute de pression ? se demanda Wubslin à voix haute tout en se grattant la tête – pour changer –, les sourcils froncés et l’œil rivé à ses écrans.

— Kraiklyn ! cria la voix de Yalson dans les haut-parleurs de leurs appuie-tête.

Sur le tableau de bord, une lumière indiquait qu’elle appelait du hangar.

— Quoi ? jeta Horza.

— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? On a bien failli se faire écrabouiller ! Le Minidock se vide de son air et l’ascenseur du hangar vient de se mettre en mode alarme ! Mais qu’est-ce qui nous est arrivé ?

— Je t’expliquerai, répondit Horza. (La bouche sèche, il avait l’impression de sentir un bloc de glace dans son ventre.) Est-ce que Gravante est encore là ?

— Évidemment qu’elle est là, bordel !

— Bien. Remontez tout de suite au mess. Toutes les deux.

— Kraiklyn…, commença Yalson.

Puis une autre voix s’interposa ; tout d’abord assez éloignée du micro, elle s’en rapprocha rapidement.

— Fermée ? Fermée ? Pourquoi la porte de cet ascenseur est-elle fermée ? Non mais, qu’est-ce qui se passe au juste sur ce vaisseau ? Allô, la passerelle ? Commandant ? (Les haut-parleurs transmirent un fort tapotement, puis la voix synthétisée reprit :) Pourquoi est-ce qu’on me barre la route ? Laissez-moi immédiatement débar…

— Sors de là, espèce de crétin ! fit Yalson, qui reprit : C’est encore ce foutu drone.

— Venez ici, Gravante et toi, répéta Horza. Tout de suite. (Il éteignit le circuit com du hangar, fit rouler son siège afin de se dégager et de se remettre debout, puis donna de petites tapes sur l’épaule de Wubslin.) Attache-toi. Prépare tout pour le décollage. Tout, tu m’entends ?

Il s’élança par la porte ouverte et vit dans la coursive Aviger qui venait du mess. Ce dernier ouvrit la bouche pour parler, mais Horza le dépassa à toute allure sans s’arrêter.

— Pas maintenant, Aviger.

Il appliqua son gant droit contre la serrure de la porte de l’armurerie, qui s’ouvrit avec un déclic, et jeta un coup d’œil à l’intérieur.

— Je voulais seulement te demander…

— … ce qui se passe ici, oui, je sais, acheva Horza en soulevant le plus gros étourdisseur qu’il put trouver.

Puis il referma violemment les portes de l’armurerie et remonta en toute hâte le couloir jusqu’au réfectoire, où il trouva Dorolow endormie dans un fauteuil. Après quoi il s’engagea dans la coursive du secteur habitation, alluma son arme, régla sa puissance au maximum, puis la cacha derrière son dos.

Le drone apparut en premier. Il monta l’escalier en planant au-dessus des marches, puis fonça dans le couloir en planant à hauteur d’yeux.

— Commandant ! Vraiment, je proteste…

Horza ouvrit une porte d’un coup de pied, attrapa l’avant biseauté de la machine au moment où celle-ci arrivait devant lui et la précipita dans la cabine, dont il referma prestement la porte. Il entendait des voix dans l’escalier du hangar. Il maintint fermement la poignée. Le drone tira de son côté, puis se jeta contre la porte.

— Ceci est proprement scandaleux ! pleurnicha une lointaine petite voix métallique.

— Kraiklyn ! fit Yalson au moment où sa tête apparaissait en haut des marches.

Horza sourit et apprêta son arme derrière son dos. La porte de la cabine encaissa un nouveau coup qui lui secoua la main.

— Laissez-moi sortir !

— Kraiklyn, vas-tu enfin nous dire ce qui se passe ? insista Yalson en s’approchant.

Balvéda était pratiquement arrivée en haut de l’escalier. Elle portait un grand fourre-tout à l’épaule.

— Je vais me fâcher !

La porte trembla à nouveau.

Un ululement aigu et pressant s’éleva derrière Yalson ; il provenait du sac de Balvéda et fut bientôt suivi par un bruit de parasites. Yalson ne parut pas entendre le premier de ces deux sons, qui était une sirène d’alarme. Mais Horza entendit vaguement bouger Dorolow quelque part derrière lui, dans le réfectoire. En percevant tout à coup l’émission de parasites, message ou signal fortement comprimé, Yalson fit mine de se retourner vers Balvéda.

Aussitôt Horza se rua en avant, lâchant la poignée de la porte et ramenant devant lui la main qui tenait son arme afin de mettre Balvéda en joue. Déjà la femme de la Culture laissait choir son fourre-tout. Sa main se porta à son flanc, si rapidement que Horza eut peine à suivre le mouvement. Le Métamorphe se lança entre Yalson et la paroi de la coursive, projetant la jeune mercenaire de côté. Simultanément, il visa Balvéda en plein visage et pressa la détente. L’arme bourdonna dans sa main tandis qu’il continuait sur son élan et perdait l’équilibre. Tout en tombant, il s’efforça de garder le canon pointé sur sa cible. Il heurta le pont juste avant que l’agent de la Culture ne s’effondre à son tour.

Projetée contre la paroi, Yalson cherchait encore à recouvrer son propre équilibre. Horza resta quelques instants étendu au sol à surveiller les pieds et les jambes de Balvéda, puis se releva en toute hâte et vit cette dernière remuer faiblement ; ses cheveux roux frottèrent contre le revêtement du pont et ses yeux noirs s’ouvrirent fugitivement. Le Métamorphe appuya à nouveau sur la détente de l’étourdisseur et visa à nouveau la tête de la jeune femme. Celle-ci se convulsa une seconde, la bave aux lèvres, puis s’affaissa en perdant le bandana rouge qu’elle portait autour de la tête.

— Ça va pas, non ? hurla Yalson.

— Elle ne s’appelle pas Gravante, répondit-il en se tournant vers elle. Son vrai nom est Pérosteck Balvéda, et c’est un agent de la Culture, section Circonstances Spéciales, l’euphémisme qu’ils emploient pour désigner leurs services de Renseignement Militaire, au cas où tu l’ignorerais encore.

Yalson avait reculé presque jusqu’à l’entrée du mess et le regardait, l’air affolé, les mains agrippées à la cloison de part et d’autre de son corps. Horza voulut s’approcher, mais elle se déroba et il la sentit toute prête à lui sauter dessus. Il s’arrêta donc à quelques centimètres d’elle et lui tendit son étourdisseur en le tenant par le canon.

— Si tu refuses de me croire, on va tous y passer, reprit-il en poussant l’arme dans les mains de la jeune femme, qui finit par l’accepter. Je ne plaisante pas. Fouille-la, il faut savoir si elle est armée. Puis traîne-la dans le carré et attache-la sur un siège. Lie-lui les mains bien serré. Et les jambes aussi, tiens. Ensuite, tu iras t’attacher toi-même. On s’en va ; je t’expliquerai plus tard. (Il fit mine de se mettre en marche, puis se retourna brusquement et la regarda droit dans les yeux.) Ah ! et n’oublie pas de lui refiler un coup d’étourdisseur de temps en temps, à puissance maximale. Les gens de Circonstances Spéciales sont très résistants.

Sur quoi il fit volte-face et partit en direction du mess. Tout à coup, il entendit cliqueter l’arme.

— Kraiklyn, fit Yalson.

Il s’arrêta et fit une nouvelle fois demi-tour. Elle tenait l’arme à deux mains et le visait à hauteur des yeux. Horza soupira et secoua la tête.

— Ne fais pas ça.

— Parle-moi un peu de Horza.

— Il est en sécurité. Je te le jure. Mais il mourra si on ne s’en va pas d’ici tout de suite. Ou si elle se réveille, ajouta-t-il en indiquant d’un mouvement de tête la silhouette inerte de Balvéda.

Puis il repartit vers le mess en sentant sur sa nuque un désagréable chatouillement d’appréhension. Mais il n’arriva rien. Toujours assise à la table du mess, Dorolow leva les yeux sur son passage et demanda :

— Qu’est-ce que c’était que ce chahut ?

— Quel chahut ? demanda Horza en poursuivant son chemin vers la passerelle.

Pendant tout ce temps, Yalson ne quitta pas des yeux le dos de l’homme en qui elle croyait voir Kraiklyn, qui adressa au passage quelques mots à Dorolow, puis disparut au fond du réfectoire. Alors elle abaissa lentement l’étourdisseur et le laissa pendre au bout de ses doigts. Elle contempla pensivement l’arme en disant à voix basse :

— Yalson, ma fille, il y a des fois où je te trouve un peu trop loyale.

Elle releva son arme : la porte de la cabine s’entrouvrait. Une petite voix demanda :

— Est-ce que le danger est écarté maintenant ?

Yalson fit la grimace, ouvrit la porte d’une poussée et regarda le drone battre en retraite à l’intérieur de la cabine. Puis elle lui montra Balvéda et dit :

— Sors de là et aide-moi donc à transporter ce corps, espèce de mécanisme sans tripes.

 

— Réveille-toi !

Horza donna un coup de pied dans les jambes de Wubslin en se réinstallant dans son siège. Aviger occupait le troisième fauteuil de la passerelle et scrutait anxieusement les écrans et cadrans. Wubslin sursauta, puis promena tout autour de lui un regard incertain.

— Hein ? fit-il. (Puis, au bout d’un temps :) Je reposais mes yeux, c’est tout.

Horza tira les commandes manuelles de la TAC de la trappe du tableau de bord où elles étaient logées. Aviger les considéra d’un air craintif.

— Dis-moi, ce coup sur la tête que tu as pris…

Horza lui sourit froidement. Il étudia les écrans aussi vite qu’il put, puis bascula le commutateur des moteurs à fusion. Il essaya une nouvelle fois d’entrer en contact avec le Contrôle de circulation. Le Minidock était toujours plongé dans le noir. La jauge de pression extérieure indiquait zéro. Wubslin parlait tout seul en vérifiant les circuits de contrôle.

— Aviger, dit Horza sans regarder le vieil homme, je crois que tu ferais mieux de t’attacher.

— Pour quoi faire ? demanda l’autre d’une voix tranquille, mesurée. On ne peut aller nulle part. On ne peut même pas bouger. On est bloqués ici jusqu’à l’arrivée du remorqueur, non ?

— Mais oui, bien sûr, répondit Horza en ajustant les réglages des moteurs à fusion, puis en basculant en position automatique les contrôles des pieds sur lesquels reposait le navire. (Il se retourna vers Aviger.) Écoute, va donc récupérer le fourre-tout de la nouvelle recrue. Descends-le dans le hangar et jette-le dans un vactube.

— Quoi ? (Aviger fronça les sourcils, et son visage déjà tout ridé se plissa encore davantage.) Je croyais qu’elle nous quittait.

— C’est vrai, mais ceux qui veulent nous empêcher de partir ont commencé à faire le vide dans le Minidock avant qu’elle ait pu débarquer. Maintenant, je veux que tu prennes son fourre-tout ainsi que les affaires qu’elle a pu laisser traîner, et que tu balances tout ça dans un vactube, c’est compris ?

Aviger se leva lentement. Il tournait vers Horza un visage tendu et inquiet.

— Très bien. (Il se dirigea vers la sortie, puis hésita et jeta un regard en arrière.) Kraiklyn, pourquoi suis-je censé faire ça ?

— Parce que le fourre-tout en question contient presque à coup sûr une bombe très puissante, voilà pourquoi. Et maintenant, magne-toi !

Aviger hocha la tête et s’en alla, l’air encore plus contrarié. Horza revint aux commandes. De ce côté-là, on était presque prêts. Wubslin parlait tout seul et ne s’était pas encore attaché correctement en vue du décollage, mais il avait l’air de tenir son rôle avec une certaine compétence en dépit de fréquentes éructations et pauses destinées à lui permettre de se gratter la poitrine et la tête. Horza se rendit compte qu’il retardait le moment d’aborder l’étape suivante, mais il fallait pourtant bien en passer par là. Il appuya sur le bouton d’identification.

— Ici Kraiklyn, énonça-t-il.

Il toussa.

— Identification correcte, répondit instantanément le tableau de bord.

Horza eut envie de hurler, ou au moins de s’affaisser dans son siège sous le coup du soulagement, mais il n’avait pas de temps à perdre avec ça ; et puis, Wubslin se serait posé des questions. Ainsi d’ailleurs que l’ordinateur de bord : certaines machines étaient programmées pour repérer d’éventuelles manifestations d’euphorie ou autres soupirs de soulagement en fin d’identification. Il ne fit donc rien pour marquer le coup, et se borna à faire monter la température du dispositif d’amorce des moteurs à fusion jusqu’au niveau opérationnel.

— Commandant ! (Le petit drone entra en trombe dans la passerelle et s’arrêta entre Wubslin et Horza.) Vous allez me laisser débarquer immédiatement afin que je puisse signaler les irrégularités que j’ai constatées à bord de ce vaisseau, sinon…

— Sinon quoi ? interrogea Horza en surveillant la brusque élévation de température dans les moteurs à fusion de la TAC. Si tu crois pouvoir quitter le navire, je ne t’empêche pas d’essayer, bien au contraire. Mais en admettant que tu y parviennes, il est probable que des agents de la Culture te réduiraient aussitôt en poussière.

— Des agents de la Culture ? fit la petite machine avec dans la voix un soupçon de raillerie. Commandant, je vous rappelle que ce VSG est un vaisseau civil, démilitarisé, placé sous le contrôle des autorités de Vavatch Central aux termes des Accords de Conduite en Temps de Guerre, accords Idirans-Culture passés peu après le début des hostilités. Je ne vois donc pas comment…

— Dans ce cas, qui a éteint les lumières et laissé s’échapper l’air du dock, crétin ? demanda Horza en se tournant brièvement vers la machine.

Puis il reporta son attention sur le tableau de bord, régla au maximum la puissance du radar de proue et étudia les signaux renvoyés par le mur vierge situé au fond du Minidock.

— Je suis mal placé pour le savoir, mais je ne vois pas très bien comment il pourrait s’agir d’agents de la Culture. Et d’après vous, après qui ou après quoi en auraient-ils, ces fameux agents ? Après vous ?

— Et pourquoi pas ? répondit Horza.

Il se reporta à nouveau à l’affichage holo reproduisant la disposition interne du VSG et opéra un bref agrandissement de la zone entourant le Minidock 27492 avant d’éteindre l’écran répéteur. Le drone resta silencieux une seconde, puis recula dans l’encadrement de la porte.

— Ah, bravo ! Me voilà bouclé à l’intérieur d’une antiquité en compagnie d’un cinglé paranoïaque. Je crois que je vais partir en quête d’un endroit plus sûr.

— C’est ça ! lança Horza en se retournant vers la coursive. (Puis il ralluma le circuit com du hangar.) Aviger ?

— C’est fait, répondit la voix du vieil homme.

— Très bien. Remonte au mess en vitesse et attache-toi.

Sur ces mots, Horza coupa le circuit.

— Ma foi, déclara Wubslin qui se laissa aller en arrière dans son siège tout en se grattant la tête, l’œil rivé aux schémas et aux graphes qu’affichaient les écrans alignés devant lui, je ne sais pas ce que tu as l’intention de faire, Kraiklyn, mais quoi qu’il en soit, on est aussi prêts que possible.

Le robuste ingénieur jeta un regard à Horza, se souleva légèrement sur son siège et boucla ses sangles de sécurité. Horza lui sourit en s’efforçant de paraître sûr de lui. Le dispositif de maintien associé à son propre siège était d’un genre un peu plus raffiné : il n’eut qu’à actionner un interrupteur pour que des accoudoirs rembourrés se mettent en place et que des champs d’inertie s’activent. Il rabattit son casque jusque-là bloqué en position haute ; un chuintement signala qu’il se scellait hermétiquement.

— Oh, mon Dieu ! fit Wubslin en se détournant lentement de Horza pour regarder fixement, par le truchement de l’écran principal, la paroi quasi dépourvue de tout signe distinctif qui formait le fond du Minidock. J’espère sincèrement que tu ne te prépares pas à faire ce que je devine.

Horza ne répondit pas, mais appuya sur le bouton ouvrant le circuit com du mess.

— Ça y est ?

— Presque, Kraiklyn, mais…

C’était la voix de Yalson. Horza coupa le circuit. Il se passa la langue sur les lèvres, empoigna les manettes de ses deux mains gantées, prit une profonde inspiration et bascula les interrupteurs, situés juste sous ses pouces, qui commandaient les trois moteurs à fusion. Juste avant que le vacarme ne retentisse, il entendit Wubslin dire :

— Oh, mon Dieu ! Tu ne veux tout de même pas…

L’écran clignota, s’assombrit, puis redevint normal.

La vue du fond du dock était illuminée par trois jets de plasma surgis de dessous le vaisseau. Un grondement de tonnerre emplit la passerelle et se répercuta dans l’appareil tout entier. Les deux moteurs extérieurs prenaient en charge le plus gros de la poussée ; pour l’instant, ils étaient dirigés vers le bas. Ils crachèrent du feu sur le sol du Minidock, éparpillant les machines et pièces détachées gisant sous l’appareil pour les précipiter contre les murs et le plafond ; aveuglantes, les giclées de flammes se stabilisèrent. Le moteur interne situé dans le nez, qui ne servait qu’au décollage, se mit en marche par à-coups, puis trouva rapidement le bon régime et fora bientôt un trou dans le matériau ultradense à présent carbonisé qui tapissait le sol du Minidock.

La Turbulence Atmosphérique Claire se secoua comme un animal qui s’éveille, craqua, gémit et oscilla autour de son axe. Sur l’écran, une ombre gigantesque se déplaça latéralement sur le mur et le plafond en face de l’appareil, tandis que la clarté infernale émanant du moteur avant se répandait en dessous. Horza fut stupéfait de constater que les murs du Minidock tenaient le coup. Il alluma donc le laser de proue en augmentant simultanément la puissance du moteur à fusion.

L’écran afficha une explosion de lumière. Le mur qui leur faisait face s’ouvrit comme une fleur filmée au ralenti. D’énormes pétales se ruèrent vers le vaisseau. Un million de débris s’abattirent sur son nez, portés par l’onde de choc, à mesure que l’air franchissait en trombe la paroi lasérisée. Au même moment, la Turbulence Atmosphérique Claire décolla. Les indicateurs de masse au niveau des pieds de l’appareil tombèrent à zéro, puis disparurent d’un coup : chauffés à blanc, les pieds rentraient d’eux-mêmes dans la coque. Les circuits de refroidissement d’urgence du train d’atterrissage se mirent en marche avec un bruit de sirène. L’appareil se mit à pivoter de côté, vibrant sous l’effet de sa propre puissance et sous l’impact des décombres qui tourbillonnaient autour de lui. Vers l’avant, la vue se dégagea.

Horza stabilisa le vaisseau, puis poussa à fond les moteurs arrière, orientant brusquement une partie de leur poussée vers le fond et les portes du Minidock. Un écran leur apprit qu’elles étaient à présent chauffées à blanc. Horza aurait donné cher pour pouvoir partir par là, mais se dit que faire demi-tour pour enfoncer les portes avec la TAC équivaudrait sans doute à un suicide, et que toute manœuvre était impossible dans un espace aussi réduit. Il serait déjà assez difficile comme ça de foncer tout droit…

Le trou n’était pas assez grand. En le voyant venir vers eux, Horza s’en rendit immédiatement compte. Il posa un doigt tremblant sur le bouton réglant le déploiement du faisceau-laser, dans l’arc de cercle rassemblant les commandes principales de l’appareil, et le poussa à fond avant de tirer une nouvelle salve. L’écran s’emplit une fois encore de lumière, sur tout le périmètre du trou. La TAC engagea son nez puis le reste de son fuselage dans le Minidock voisin. Horza s’attendait à ce qu’une partie du vaisseau heurte les côtés ou la partie supérieure de la brèche chauffée à blanc, mais rien de tel n’arriva ; propulsés par leurs trois piliers de feu, ils franchirent l’ouverture en projetant vers l’avant de la lumière, des débris et une marée de fumée et de gaz. Sombres, les vagues allèrent frapper les navettes en stationnement ; le Minidock dans lequel ils progressaient à présent à vitesse réduite grouillait de véhicules de tout acabit. La TAC les survola en les fracassant et en les liquéfiant sous ses flammes.

Horza sentait la présence de Wubslin qui, assis à côté de lui, les yeux fixés sur l’écran, avait les jambes remontées contre lui de sorte que ses genoux dépassaient au-dessus du tableau de bord, tandis que ses bras formaient une espèce de carré au-dessus de sa tête, chaque main agrippant le biceps du côté opposé. Il tourna la tête vers lui et découvrit un masque de terreur et d’incrédulité qui le fit sourire. Wubslin lui montra l’écran principal d’un air complètement paniqué.

— Attention !

Sa voix suraiguë réussit à percer au-dessus du vacarme.

La TAC frémissait et bondissait, bousculée par le courant de matière suprachauffée qui se déversait sous sa coque. Elle utilisait certainement l’atmosphère environnante pour produire du plasma, maintenant qu’elle avait de l’air à sa disposition, et, dans l’espace relativement restreint qu’offraient les Minidocks, la turbulence ainsi créée suffisait à ébranler le vaisseau tout entier.

Un deuxième mur se profilait devant eux ; il se rapprochait plus vite que Horza n’aurait voulu. De plus, la TAC gîtait à nouveau, encore que légèrement ; il réduisit le faisceau-laser et tira tout en redressant le vaisseau. Le mur s’embrasa au niveau des angles ; le plancher et le plafond du Minidock se parèrent de cercles incandescents aux points d’impact du laser, et des dizaines de navettes garées juste devant eux se mirent à palpiter sous l’effet de la lumière et de la chaleur dégagées.

Le mur commença à s’effondrer lentement vers l’arrière, mais la TAC venait sur lui plus vite qu’il ne cédait. Horza émit un son étranglé et tenta de freiner leur progression ; il entendit Wubslin pousser un grand cri au moment où le nez du navire entrait en contact avec le centre encore intact de la paroi. L’affichage de l’écran s’inclina sur le côté au moment où le navire heurtait de plein fouet le matériau du mur. Puis le nez de l’appareil retomba, la Turbulence Atmosphérique Claire tangua, puis s’ébroua comme un animal au sortir de l’eau et, après plusieurs embardées, ils se retrouvèrent dans un nouveau Minidock. Celui-ci était entièrement vide.

Horza poussa encore un peu les moteurs, expédia deux ou trois décharges laser dans la paroi suivante et regarda, incrédule, le spectacle qui se déroulait sous ses yeux : au lieu de s’écrouler vers l’arrière comme le précédent, ce mur-là descendit sur eux tel un gigantesque pont-levis de château fort, pour venir s’abattre violemment, mais en un seul morceau, sur le sol du Minidock désert. Dans une tempête de vapeur et de gaz, une véritable montagne d’eau apparut au sommet du mur absent et se déversa en une formidable vague sur le vaisseau tout proche.

Horza s’entendit hurler. Il poussa en bout de course les manettes des moteurs et maintint appuyé à fond le bouton du laser.

La TAC fit un bond en avant et fila en un éclair sur la surface de l’eau cascadante ; la chaleur du plasma frappait le liquide avec assez de force pour remplir instantanément de vapeur bouillonnante le creux laissé par son passage. Tandis que l’inondation continuait de s’épandre et que la TAC la survolait en faisant hurler ses moteurs, tout autour du vaisseau l’air s’emplit de vapeur suprachauffée. La jauge de pression extérieure monta trop vite pour que l’œil puisse suivre ; le laser créait toujours plus de vapeur à partir de l’eau qu’il rencontrait à l’avant et, dans une explosion digne de la fin du monde, la paroi suivante vola en éclats, affaiblie par le laser et finalement pulvérisée par la seule pression de la vapeur. La Turbulence Atmosphérique Claire émergea d’un coup du tunnel formé par les Minidocks successifs, telle une balle sortant d’un canon.

Tous ses moteurs crachant le feu, franchissant un nuage de gaz et de vapeur qu’elle ne tarda pas à laisser derrière elle, elle pénétra en rugissant dans un canyon empli d’air pris entre deux flancs vertigineux où s’ouvraient des portes de docks et des sections d’habitation ; elle incendia des kilomètres de paroi et de couches nuageuses, hurlant de ses trois gorges emplies de flammes. Elle paraissait haler derrière elle un raz-de-marée d’eau ainsi qu’un nuage volcanique de vapeur, de gaz et de fumée. L’eau retomba ; la vague monstrueuse se mua en ressac pesant, puis en embruns, et finit sous forme de pluie et de vapeur qui suivirent le mouvement de la porte du dock, qui s’abattait comme une immense carte à jouer.

La TAC se tordit sur elle-même, pencha d’un côté puis de l’autre en s’efforçant de se redresser dans sa course précipitée vers la lointaine muraille percée de portes de Minidocks, à l’autre bout du gigantesque canyon interne. Tout à coup les moteurs eurent des ratés, puis se turent. La Turbulence se mit à tomber.

Horza actionna les manettes de toutes ses forces, mais les moteurs à fusion ne répondaient plus. L’écran montra d’un côté la muraille criblée de portes donnant sur d’autres docks, puis de l’air et des nuages au milieu, puis, sur le côté opposé, une muraille identique. La TAC s’était mise en vrille. Horza lança un coup d’œil à Wubslin sans cesser de se débattre avec les commandes. L’ingénieur contemplait fixement l’écran principal ; son visage n’exprimait rien.

— Wubslin ! hurla Horza.

Les moteurs à fusion ne répondaient toujours pas.

— Aaah !

Wubslin s’avisa brusquement qu’ils étaient en train de tomber, qu’ils n’avaient plus le contrôle de leur appareil. Il bondit sur les commandes qui lui faisaient face.

— Concentre-toi sur le pilotage ! lança-t-il. Je vais essayer les dispositifs d’amorçage ! On a dû mettre les moteurs en surpression !

Horza continua de manipuler tant bien que mal les commandes pendant que Wubslin s’efforçait de faire redémarrer les moteurs. Sur l’écran, les parois tournoyaient follement ; sous l’appareil, les nuages se rapprochaient rapidement… sous eux… Oui, sous eux… Une couche nuageuse complètement plane. Horza secoua à nouveau ses manettes.

Le moteur avant reprit brusquement vie ; il se mit à crachoter furieusement et entraîna l’appareil tourbillonnant vers l’une des falaises artificielles. Horza le coupa, remit le navire en vrille en se servant davantage de ses surfaces de contrôle que de ses moteurs, puis orienta le nez tout droit vers le bas et reposa le doigt sur le bouton du laser. Les nuages remontèrent à toute allure vers le vaisseau. Horza ferma les yeux et actionna le laser.

Le VSG Finalités de l’Invention était si colossal qu’il comprenait trois niveaux pratiquement indépendants les uns des autres, dont chacun mesurait plus de trois kilomètres de profondeur. Il s’agissait de niveaux de pressurisation qui se justifiaient par le fait qu’en leur absence la distance entre le point le plus bas et le point le plus haut du vaisseau aurait été égale à l’écart entre le niveau de la mer et la cime d’une montagne très élevée, quelque part au niveau de la tropopause. Il y avait trois mille cinq cents mètres entre la base et le sommet de chaque niveau de pressurisation, ce qui expliquait que les brusques déplacements de l’un à l’autre via transtube fussent peu recommandés. Dans la formidable caverne ouverte qui formait le centre creux du VSG, les niveaux de pressurisation étaient marqués par des champs de force, et non par une limite matérielle, afin que les appareils puissent passer de l’un à l’autre sans se trouver contraints de sortir du vaisseau, et c’était vers l’une de ces frontières, signalée par une couche nuageuse, que tombait à présent la Turbulence.

Les salves de laser restèrent totalement sans effet, encore que Horza ne s’en aperçût pas sur le moment. C’était en fait un des ordinateurs de Vavatch qui, prenant le relais des Mentaux de la Culture, se chargeait maintenant de la sécurité interne et avait ouvert une voie dans le champ de force pour laisser passer l’appareil en pleine chute. Il avait commis l’erreur de croire que le vaisseau en fuite occasionnerait moins de dégâts au VSG s’il l’autorisait à passer que s’il le laissait s’écraser.

Voguant au centre d’un soudain maelström d’air et de nuages, au cœur de son propre petit ouragan, la TAC sortit en trombe de l’épaisse couche d’air marquant le bas d’un des niveaux de pressurisation et pénétra dans l’atmosphère raréfiée qui régnait dans la partie supérieure du niveau suivant. Un tourbillon d’air entrelacé d’écharpes brumeuses s’engouffra à sa suite, telle une explosion inversée. Horza rouvrit les yeux et aperçut avec soulagement le fond très éloigné du puits formant le centre du VSG. Puis il vit que les chiffres remontaient sur les écrans de contrôle des moteurs à fusion.

Il s’empara à nouveau des manettes de propulsion, mais cette fois-ci sans toucher au moteur du nez de l’appareil. Les deux propulseurs principaux démarrèrent, plaquant Horza contre son siège, dans l’étreinte écœurante des champs de maintien. Il redressa le nez de l’appareil, qui tombait toujours en piqué, et vit progressivement disparaître le fond du puits, bientôt remplacé par une nouvelle paroi bordée de portes de docks béantes. Celles-ci étaient beaucoup plus grandes que les portes de Minidocks à l’étage qu’ils venaient de quitter, et les rares appareils visibles – qui entraient dans les alignements illuminés de hangars gigantesques ou bien qui en sortaient – étaient des astronefs de taille supérieure.

Horza gardait les yeux rivés à l’écran et pilotait la Turbulence exactement comme un avion. Ils avançaient à bonne allure dans un tunnel de plus d’un kilomètre de diamètre ; la couche nuageuse se trouvait à présent quinze cents mètres au-dessus d’eux. D’autres vaisseaux spatiaux évoluaient dans le même espace, quelques-uns grâce à leurs champs anti-g, mais la plupart tractés par des remorqueurs verticaux légers. Le tout avec lenteur, sans agitation aucune ; seule la TAC perturbait le calme régnant à l’intérieur du vaisseau géant en traversant les airs à grand bruit, avec les deux épées de flammes aveuglantes qui jaillissaient, palpitantes, de ses chambres à plasma chauffées à blanc.

Une autre muraille constituée d’énormes portes de hangar leur faisait maintenant face. Horza suivit du regard la courbure de l’écran principal et fit prendre à la TAC un long virage à gauche tout en plongeant légèrement afin de se diriger vers un secteur encore plus spacieux du canyon. Ils dépassèrent en un clin d’œil un astronef qu’on remorquait lentement en direction d’un lointain Superdock ouvert et le firent tanguer dans leur sillage d’air suprachauffé. La falaise d’ouvertures béantes s’approchait en s’inclinant à mesure que Horza virait. À l’avant, ce dernier aperçut une chose qui le fit penser à un nuage d’insectes : des centaines de minuscules points noirs flottant dans les airs.

Dans le lointain, droit devant eux, à cinq ou six kilomètres environ, se profilait un carré de ténèbres d’un kilomètre de côté bordé d’une discrète bande lumineuse qui clignotait lentement : la sortie du Finalités.

Horza poussa un soupir et sentit son corps tout entier se détendre. À moins de se faire intercepter d’ici là, ils avaient réussi. Maintenant, avec un peu de chance, ils arriveraient même à fuir l’Orbitale. Il poussa les moteurs à fond et poursuivit sa route en direction du carré noir comme de l’encre qui se profilait dans le lointain.

Soudain, Wubslin s’avança sur son siège en luttant contre la poussée de l’accélération et enfonça quelques boutons. Son écran répéteur, encastré dans le tableau de bord, donna un agrandissement de la section centrale de l’écran principal, qui affichait la vue droit devant.

— Ce sont des gens ! s’écria-t-il.

Horza le regarda en fronçant les sourcils.

— Quoi ?

Une forme de guerre
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